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An 2000: La fête du temps

Le sens du grand Jubilé ? Rien de moins que le rappel d'un événement central qui partage l'histoire de l'humanité en deux. Avant et après Jésus-Christ. Une révélation sans commune mesure avec une vision magique où l'an 2000 est pretexte à des festivités plus gargantuesques les unes que les autres.

Charge donc aux chrétiens de promouvoir le sens profond du Jubilé afin que la fête liturgique ne soit pas récupérée et dévoyée. Cet investissement revêt des aspects pratiques qui impliquent la mobilisation de beaucoup dans des projets inscrits au calendrier jubilaire. Reste que la bataille se joue principalement sur le plan théorique.

C'est pourquoi le journal "France Catholique"a rassemblé quelques raisonnements et arguments qui devront servir à une franche explication bien nécessaire avec ceux qui érigent la Fête au rang d'une nouvelle idéologie.


La fête du temps par Gérard LECLERC

Devoir de mémoire ? par Damien LE GUAY

L'eucharistie et le temps par Luc BARESTA

A TEMPS ET A CONTRETEMPS René Pucheu


La fête du temps

Et si le Jubilé de l'an 2000 était tout simplement la fête du temps ? Une fête, enfin, non absurde, non confuse, ainsi que le sont de plus en plus les fêtes d'aujourd'hui avec cette manie de "faire la fête" pour mieux combler le vide existentiel de nos sociétés. Car le jubilé - le mot le dit - c'est la joie, et même la jubilation. Une jubilation qui naît de la reconnaissance pour un temps créé par Dieu, racheté par le Christ, lieu de la vie et du salut des hommes, habitacle d'une humanité dont la foi éclaire le chemin hors des ressassements des sociétés archaïques ou de l'activisme des cités totalitaires.

Ce n'est pas pour rien que Jean-Paul II dans sa lettre sur le Jubilé de l'an 2000 associe étroitement la célébration de l'anniversaire de la naissance du Christ avec la notion chrétienne du temps. "En Jésus-Christ, Verbe incarné, le temps devient une dimension de Dieu". Avec le Christ, c'est, en effet, la plénitude des temps, l'accomplissement, qui intervient d'ailleurs après une très longue histoire, celle que raconte la Bible. Une histoire qui se caractérise par l'Alliance, c'est-à-dire la présence de Dieu parmi les hommes et donc au cœur de l'aventure humaine. Avec le Dieu vivant et vrai qui s'adresse directement aux hommes et partage leur vie, l'histoire a un sens, le temps s'ouvre à l'espérance selon une modalité ignorée des païens. Plus de cycles indéfiniment répétables, plus de mythologies implacables, plus de fatalisme et d'abandon au destin. Le temps a été transformé, libéré. Il est disponible pour le progrès, l'invention, la capitalisation, la transmission. Son dynamisme n'est pas pour autant lié à une dialectique matérialiste ou idéaliste. Il se réfère à la générosité d'un Dieu créateur et sauveur qui n'entend pas sauver les hommes contre eux-mêmes et leur propre liberté. Le Dieu de la Bible est un Dieu patient, lent à la colère, prompt à la compassion et au pardon. Et c'est lui qui attend l'humanité au bout du chemin, sans qu'il ait d'ailleurs indiqué par avance le jour et l'heure.

Tout se résoudra selon les vœux de la divine Providence, et la fin consacrée par la Parousie, le retour du Christ, ne sera pas la fin, mais un autre commencement. Voilà sûrement de quoi méditer en cette période jubilaire, sans jamais abandonner les deux dimensions qui se renvoient d'ailleurs l'une à l'autre, celle de la célébration ou de la jubilation avec celle du temps créé et racheté, et habité par la grâce de l'Esprit. C'est bien parce que la référence au temps n'est pas vide, qu'elle est au contraire gonflée de sève et d'espérance, que la jubilation n'est pas vaine, comme elle l'est trop souvent dans une période qui cherche à tromper ses désillusions dans les extases d'on ne sait quelle techno-parade ou rave-partie.

De ce point de vue, il y a nécessité de revenir aussi sur la notion de fête, parce que celle-ci brouille complètement notre perception des choses, et peut-être même notre perception du Jubilé. Pour opérer le discernement souhaitable, il convient de s'arrêter un instant sur les équivoques actuelles, qui renvoient d'ailleurs aux équivoques anciennes, notamment celles du carnaval et des antiques charivaris. Beau sujet pour les historiens et les anthropologues ! Emmanuel Leroy-Ladurie en a montré la fécondité dans son ouvrage sur Le carnaval de Romans. (1) Dans cette sortie du temps que constitue cette fête tumultueuse, subversive, parfois d'une extrême violence, une société se révèle dans ses conflits latents. La scène de l'inconscient social est brusquement projetée dans la représentation théâtrale où tous sont acteurs, et le scénario se précipite vers la résolution sacrificielle de la crise qui s'est ainsi révélée, selon le modèle type décrit encore dans son dernier livre par René Girard. (2) Mais cette résolution de la crise est typiquement païenne, même si elle se produit dans une société chrétienne, voire dans un cadre paroissial. Et si riche soit-il de significations symboliques et d'enseignements sur une société, le carnaval ne saurait, à lui tout seul, trouver la solution de ce qu'il met en scène, car le propre du carnaval, sa fascination, repose largement sur la puissance d'attraction d'un monde de confusion et de ferveur primale.

Le carnaval porte avec lui une idée mal formulée d'utopie, et plus encore une nostalgie d'un âge primitif, sauvage, un état zéro et indifférencié de l'humanité. Autant les choses peuvent se révéler brutalement dans cette sortie du temps que constitue la fête, autant la perception qu'elle offre du temps est illusoire, régressive et archaïque. Leroy-Ladurie compare l'effet culturel du carnaval de Romans au grand canyon du Colorado, comme "sillon événementiel" qui fait apparaître toutes les couches mentales et sociales d'une société. Mais le moment d'extrême lucidité a pour pendant une extrême illusion porteuse de la tentation de résolution des difficultés dans l'instant révolutionnaire qui rétablit l'utopie primitive.

Et que dire de la propension actuelle de faire fête de tout ? Le carnaval ancien était l'exception, le retour momentané au chaos des origines. La fête moderne se veut omniprésente, comme si l'existence contemporaine devait s'exprimer dans une fête perpétuelle. Philippe Muray a remarquablement analysé ce phéno-mène, en construisant une typologie de l'homo festivus (3), mais la fête moderne ne révèle plus rien d'autre que le vide abyssal d'une certaine modernité prise tout entière par son désir compulsif d'une autre vie qui n'aurait plus rien à voir avec la vie morne de tous les jours. Il s'agit bien d'une entreprise de déréalisation, parfois de fuite vertigineuse dans la drogue, l'ecstasy ou l'héroïne. Et même quand la dérive est moins grave, ce n'en est pas moins la volonté d'échapper à la vie, à ses aspérités, à ses responsabilités, à ses enjeux, qui s'affirme le plus souvent comme expérience de transe collective.

Comment ne pas voir qu'avec ce type de fête et d'homo festivus, c'est le temps qui se trouve aboli comme espace même de la vie ? L'homo festivus manifeste sa haine extrême d'un temps conçu comme es-pace d'épreuve et d'accomplissement. Ce qu'il recherche de toutes ses forces c'est le moyen d'échapper à l'épreuve de l'existence. Il croit le trouver dans l'expérience bouleversante - le charivari du bruit et la brutalité d'une lumière syncopée - qui le renvoie à la confusion primitive, à l'état informulé d'avant la création, d'avant la précision des enjeux de l'existence.

On pourrait d'ailleurs faire des remarques analogues en ce qui concerne la conception moderne d'un amour dont on attend une fête perpétuelle, mais qui demeure lui aussi dans la confusion primitive, celle qui favorise une idylle utopique et mensongère, productrice de catastrophes quand l'illusion se révèle pour elle-même et lorsque les reproches réciproques amers donnent la mesure de la méprise. Méprise qui ne s'est pas produite sans la coopération mi-volontaire, mi-aveugle des intéressés.

Il est bien avéré qu'une telle conception de la fête n'est pas propre à faire comprendre ce que l'Eglise entend par jubilé et par célébration de la fête de l'an 2000, ou mieux encore, entrée dans le troisième millénaire. Pour une raison extrêmement simple : l'Eglise n'entend pas sortir du temps, elle entend habiter le temps créé et racheté. Sa jubilation ne naît pas d'une illusoire sortie du temps, mais de la joie de ce temps qui peut être celui de l'épreuve mais qui est plus sûrement encore celui du salut, parce que Dieu est venu y construire sa demeure.
Nous nous trouvons donc devant une étonnante contradiction, car le Jubilé de l'an 2000 est pour les chrétiens l'occasion de se réjouir et de fêter l'incarnation et la rédemption, tandis que d'autres "feront la fête" pour des raisons qu'ils seraient bien en peine de formuler. Sauf à avouer leur haine ou leur peur du temps. De ce point de vue, nous pouvons prendre conscience de l'évolution des mentalités qui s'est produite dans les dernières décennies.

Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, les idéologies de tonalité optimiste tenaient le haut du pavé. Ne parlait-on pas au moment de la Libération de lendemains qui chantent ? Le marxisme, tout comme le progressisme, et une sorte de messianisme de la société industrielle, participaient d'un même culte de l'avenir qui serait forcément meilleur et du rêve d'une humanité supérieure. La crise des années soixante-dix est venue brutalement abolir toutes les modalités de l'optimisme historique. Ce fut notamment l'éclosion des diverses formes d'écologisme, qui, à peu près toutes, rompent avec le progressisme, en diffusant leur peur du progrès et leur hantise du saccage de la nature. Plus gravement, l'écologie dite profonde manifeste sa phobie de la différence de l'homme avec la nature, en faisant rentrer l'humain dans les cycles naturels jusqu'à effacer la spécificité éthique de l'homme.

La philosophie écologiste extrémiste s'affirme dans son refus radical du temps, dans la mesure où celui-ci est la demeure de l'homme, et où cette demeure est insupportable aux adorateurs de la nature. Avec un Eugen Drewermann, l'écologisme idéologique exerce ses ravages jusqu'aux marges du christianisme et produit nécessairement un retour au paganisme et à sa mythologie. Le temps de la révélation, de l'incarnation et de la rédemption s'efface au profit des vieux mythes naturalistes. Pourquoi se réjouirait-on du Jubilé de l'an 2000 dans une telle configuration intellectuelle ?

On peut se poser la question avec le libéralisme triomphant des années quatre-vingt-dix. Dans la mesure où celui-ci refuse par principe un certain volontarisme pour se fier à la régulation des marchés et ne trouve sa confiance que dans la faveur des cycles économiques, lui aussi renoue avec le fatalisme païen et sa conception naturaliste risque souvent de ramener la politique au strict minimum quand elle n'est pas simplement effacée avec des méthodes sacrificielles (toujours au sens de René Girard) pour régler les problèmes d'emploi.
Voilà un étrange détour, jugera-t-on, pour parler du Jubilé de l'an 2000 ! Ce n'est pas notre conviction. Le Jubilé se rapporte à nos problèmes les plus déterminants. Il constitue un extraordinaire analyste - ou détecteur - de nos impasses politiques, sociales, économiques, éthiques... Il est aisé de comprendre pourquoi. L'enjeu du Jubilé porte sur la signification du christianisme, sur sa validité à l'orée du troisième millénaire. Il est frappant de constater que tous ceux qui le récusent sont tentés par un retour aux archaïsmes dont le prototype concerne le refus de la conception biblique et chrétienne du temps.

C'est pourquoi il convient de revenir à cette conception, ne serait-ce qu'en relisant ce que Jean-Paul II en a écrit dans sa lettre sur le troisième millénaire : "C'est dans la dimension du temps que le monde a été créé, c'est en lui que se déroule l'histoire du salut, qui a son apogée dans "la plénitude du temps" de l'Incarnation et atteint sa fin dans le retour glorieux du Fils de Dieu à la fin des temps. En Jésus-Christ, Verbe incarné, le temps devient une dimension de Dieu, qui est en lui-même éternel. Avec la venue du Christ commencent "les derniers jours", la "dernière heure", avec elle commence le temps de l'Eglise qui durera jusqu'à la Parousie."

C'est en ce sens que le Jubilé est très exactement la fête du temps, c'est-à-dire le moment de se réjouir que l'histoire soit en marche, que nous appartenions à cette histoire, et que le Christ constitue son axe fondamental, lui en qui le monde a été créé, lui qui l'a racheté dans son sang sur la croix. Grâce à lui et par lui, la vie n'est plus un songe, notre existence n'est pas absurde, l'épreuve du temps débouche sur le salut et la Parousie. Nous vivons une extraordinaire aventure où tous nos actes constituent autant d'événements significatifs, parce que nous participons à la Genèse et à l'accomplissement de l'histoire. Oui, il faut fêter, célébrer le temps et jubiler parce que sauvés, nous vivons dans l'espérance certaine.


Gérard LECLERC


(1) Emmanuel Leroy-Ladurie, Le carnaval de Romans, nrf Gallimard, 1979.
(2) René Girard, Je vois Satan tomber comme l'éclair, Grasset.
(3) Après l'Histoire, Belles Lettres.

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Devoir de mémoire ?

Nous sommes périodiquement rappelés à l'ordre du fameux "devoir de mémoire". Il est surprenant de constater que celui-ci a bien peu à voir avec un "devoir d'Histoire".


Exaltée par la modernité bien pensante, la mémoire historique n'en est pas moins déformée. Son incantation est d'autant plus grande que sa déformation est patente. D'une part la mémoire, devenue impérative, n'exalte que la partie sombre, douloureuse, souffrante de la mémoire historique. Le nouvel impératif catégorique semble être celui-là : souvenons-nous des seuls drames et des seules douleurs, de certains drames et de certaines douleurs qui restent des plaies ouvertes.

En second lieu cette mémoire exaltée n'est pas une mémoire historique - avec toute la rigueur que suppose un travail d'historien. Nul souci, ici, de restituer une époque, d'en rendre les passions et toutes les étrangetés. Non. Toutes ces "bizarreries historiques" sont en quelque sorte annihilées au seul profit d'une "leçon de l'histoire", toujours la même : ceux qui refusent la différence, prônent le racisme ou la haine de l'Autre et s'enferment dans une Vérité (religieuse ou idéologique), ceux-là sont les nouveaux damnés de l'histoire.

D'où l'émergence, en plus de ces réductions simplificatrices, de falsifications historiques. Dans la Jeanne d'Arc de Luc Besson, pour prendre un exemple récent, Jeanne n'est plus une mystique guidée par Dieu mais une exaltée à moitié folle ; elle se persuade d'avoir entendu des voix. Et pourquoi une telle déformation historique ? Par haine, nous dit Luc Besson, des guerres et de toutes ces croyances religieuses qui conduisent à la haine. Dans Jakob le menteur, (autre film qui vient de sortir), les armées russes, durant la seconde guerre mondiale, finissent par arrêter certains trains de juifs qui sortent du ghetto de Varsovie et en libèrent les juifs en partance vers la mort. Malheureusement tout cela est inexact.

En troisième lieu, toutes les mémoires ainsi exaltées doivent être l'occasion de "faire la fête". Comme l'indique Gérard Leclerc dans son article, le souci festif et de mise en scène lors de grandes fêtes musicales, colorées, indistinctes et niveleuses est de plus en plus significatif. Philippe Murray a bien étudié cette question dans Après l'histoire.(cf FC n°2698) Un orateur du début du siècle, pilier de la troisième République, prédisait, avec jubilation, que bientôt toutes les fêtes chrétiennes seraient remplacées par des fêtes laïques (cf. FC n°2715). Avec l'appui des médias et des pouvoirs publics, la fête de la musique, celles de gay-pride ou de la techno-parade finissent par s'imposer. Ajoutons à cela les fêtes promues par le commerce, comme Halloween et ses fantômes et citrouilles ou le Père-Noël, qui tentent de prendre la place de la Toussaint, pour la première, ou du Noël chrétien, pour la seconde. Aujourd'hui, tout est prétexte à fête, pour autant que ces fêtes ne soient pas religieuses.

D'où, incontestablement, pour les trois raisons évoquées, un gonflement apparent de la mémoire, de la commémoration, de la célébration. Mais cette mémoire est partielle - pour ne pas dire partiale. Une immense ingratitude (selon le beau titre du livre d'Alain Finkielkraut) s'instaure, au nom des bons sentiments modernes. Le passé n'est plus considéré dans sa différence radicale mais dans sa ressemblance bonasse avec un présent devenu, d'une certaine façon, impérialiste - au sens où il ramène tout à lui. La bien-pensance moderne réécrit l'histoire. Le passé est purgé : soit il est défiguré, soit certaines de ses parties sont occultées tandis que d'autres sont constamment rappelées.
Celles des figures anciennes et ceux des événements passés, celles des passions d'autrefois et ceux des personnages historiques qui pourraient déranger le nouveau consensus sont amputés. Au nom (pour faire vite) d'une certaine vulgate des droits de l'homme, Othello est un drame raciste et le Marchand de Venise conduit aux chambres à gaz. Au nom d'un certain différencialisme communautaire, l'universel se doit d'être fragmenté en autant de sous-ensembles : les homosexuels, les blacks, les celtes, les beurs, les femmes...

Alors, bien entendu, ce droit à la différence (conçu comme droit à la séparation et à primauté de la partie sur l'universalité) transforme l'histoire. Il est clair que le "devoir de mémoire" est à opposer au "devoir d'histoire". Ce premier devoir est d'ordre passionnel quand le second est impartial. Le premier a une visée morale - le droit à l'indifférence pour l'universel ; le second est neutre - et donne à connaître la vraie différence, celle de situations étrangères, irréductibles au présent.


Damien LE GUAY

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L'eucharistie et le temps


Dans cet ensemble consacré au temps des chrétiens, comment ne pas mentionner l'eucharistie dont chacun sait qu'elle est un "Mémorial", mot qui bouscule justement notre vocabulaire ordinaire du temps et de la mémoire.

Déjà la mémoire, par le souvenir, exerce un défi à l'égard du temps qui passe, mais le temps, en passant, se joue de cette esquisse fragile d'éternité. C'est une manière de le fuir que de vouloir s'enfermer dans un passé-refuge, ou bien, au contraire, d'aller de nouveauté en nouveauté, comme si tout devait être neuf puis dépassé et donc oublié, sous l'empire d'un "dieu des mouches".

Et c'est dire non au dieu des mouches que de construire un "Mémorial", c'est-à-dire dans un premier sens du mot, le monument commémoratif d'un événement à ne pas oublier. Ainsi le Mémorial Yad va-Chem à Jérusalem, qui fait mémoire des victimes de l'idole nazie, ou les Mémoriaux qui, en Normandie, font mémoire des soldats alliés morts au combat pour abattre l'idole. Un Mémorial peut être aussi un écrit où sont consignées des réalités proposées au souvenir : ainsi le Mémorial de Ste-Hélène, par Las Cases, décrivant les derniers jours de Napoléon, ou le Mémorial de Blaise Pascal, pour le souvenir de son illumination intérieure du 23 Novembre 1654 : "Feu. Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, non des philosophes et des savants."

Précisément, "Mémorial" se charge d'un sens singulier, particulièrement riche et précis, comme le rappelle le Cardinal Lustiger(1), lorsqu'il est pris dans l'histoire du salut, c'est-à-dire dans la théologie de l'histoire, et d'abord dans les deux Testaments, qui relatent l'intervention divine dans le temps des hommes pécheurs, temps créé par Dieu mais blessé par eux. Cette intervention s'est faite dans le mystère de l'Incarnation, elle a été conçue avant le commencement du monde, préparée dans l'histoire par figures, présages et prophéties. Quelque chose est donc arrivé au temps (et à la mort) depuis que Dieu s'est manifesté sur la terre comme le Dieu vivant, c'est-à-dire Celui qui nous a aimés le premier, et qui s'en souvient. Aussi peut-on parler également de "mémoire de Dieu", bien que ces expressions soient nécessairement imparfaites, et relèvent de l' "analogie" du langage humain s'approchant du mystère. Malgré leurs limites, "les anthropomorphismes bibliques, écrit Louis Bouyer, sont susceptibles d'exprimer le caractère vivant et personnel de la divinité".(2)

Dès la Genèse, Dieu affirme : "Lorsque l'arc (en ciel) apparaîtra, je me souviendrai de vous". Cette mémoire divine, le peuple ne cessera de l'implorer, car l'Alliance et la Promesse qui y sont inscrites ouvrent pour la vie de l'homme la voie heureuse. C'est alors que prend forme, dans l'Ancien Testament, le Mémorial, cette mutuelle présence de deux mémoires l'une à l'autre, mémoire de Dieu et mémoire des hommes, celle des hommes se joignant à celle de Dieu et la sollicitant pour que soit véritablement re-présentés, actualisés, les hauts faits fondateurs de L'Alliance.

Or, qu'arrive-t-il le soir du Jeudi Saint ? Voici un repas qui célèbre, précisément, la Pâque d'Israël, Mémorial de la sortie d'Egypte, c'est-à-dire de l'initiative divine inspirant Moïse et par laquelle Yahwé "à main forte et bras étendu" a brisé le joug du Pharaon et ouvert la mer. Tout l'Exode, a-t-on dit, est alors sur la table, et le Célébrant va en élire successivement deux signes : le pain azyme, qui signifie le pain de la hâte, non levé, qu'Israël a emporté précipitamment, ce pain de misère qui était mangé au temps de servitude. Puis une coupe de bénédiction, contenant le vin de fête, signe que le désert avait cessé, comme l'attestait la grappe du Val d'Eshkol, que les émissaires avaient rapportée de leurs investigations en Terre promise.

Lorsque nous célébrons aujourd'hui l'Eucharistie, le rite répète ce que Jésus a fait ce soir-là : mêmes gestes, mêmes paroles, bénédictions et prières, même mouvement intime du grand acte. Et ce qu'a fait Jésus constitue un événement considérable et même inouï, qui ne va pas abolir la Pâque juive, mais se produire à partir d'elle. : le pain d'abord, le vin ensuite, ces deux signes allaient changer de sens. Et même devenir infiniment plus que des signes, une présence réelle : "Ceci est mon Corps, livré pour vous ; ceci est mon Sang, versé pour la multitude en rémission des péchés ... Faites ceci en mémoire de moi."

Un autre Mémorial vient de naître, dépassant celui qui actualisait, avec la sortie d'Egypte, le passage de l'esclavage à la liberté. Celui qu'instaure le Christ actualise le salut définitif, l'Alliance nouvelle - éternelle - qui s'accomplit par sa Passion et sa Résurrection et qui est le passage de la mort à la vie. En lui et par lui, c'est le désert de cette mort profonde appelée mort spirituelle, œuvre du péché manifeste jusque dans la condition biologique de l'homme, qui a cessé. Le nouveau Germe, la nouvelle Grappe se forment sur l'horizon du temps.

A cette différence s'ajoute le fait que la célébration eucharistique de ce Mémorial, ainsi que le souligne Bernard Sesboüe, "est un acte d'obéissance à Celui qui s'est engagé à rendre sacramentellement présent le don qu'Il a fait de Lui-même une fois pour toutes".(3) L'ordre transmis irrévocablement est messianique et relève du Messie lui-même, donc du Père dont il est le Fils. Et ce n'est pas ce don, cette oblation d'amour, ce sacrifice, bref, la Croix et la Résurrection, qui sont à "renouveler" remarque Sesboüe.

Cette expression est fautive, dit-il, car "on ne renouvelle que ce qui a vieilli ou perdu de sa vigueur". Mais ce sont les croyants - les baptisés - qui sont appelés à se renouveler par l'efficacité du Mémorial, en participant de toute leur liberté au mystère de leur salut présent dans la réitération de la Cène initiale.

Il faut aussi constater que dans ce Mémorial qui joint un passé et un présent, c'est aussi un avenir qui se dessine, et même un terme au temps. Terme qui sera la consommation du Mémorial dans la Jérusalem céleste, quand Dieu "se souviendra" du Messie pour le faire advenir en sa Parousie. Ce retour dans la gloire sera pour l'assemblée de la création sauvée une plénitude d'existence jusqu'à la transfiguration de notre condition corporelle. L'acte eucharistique donne les prémices, la connaissance préalable de Celui qui reviendra, et sera reconnu, lors de son Retour. Il existe donc, un "déjà-là" mais aussi un "pas-encore". Cependant n'y a-t-il pas communication profonde entre ces temps ainsi distingués ? Entre ce qui est, ce qui était, et ce qui vient ? La réponse ne peut se trouver que dans l'éternité de Dieu, dans l'infini de son amour qui ne cesse point et qui est le vrai nom de sa mémoire. Si les événements de l'histoire du Christ n'étaient qu'événements, ils seraient pour nous, avec les deux millénaires écoulés et celui qui s'ouvre devant nous, de plus en plus lointains, de plus en plus passés. Mais ils sont davantage que des événements, en constituant dans leur mystère divin, un Mémorial d'éternité, qui change pour nous la signification du temps : l'éternité lui est "inséminée" comme disait Jean Guitton, et réciproquement il devient une dimension de Dieu qui est éternel.

Dans la communion eucharistique, rencontre concrète pour chacun et pour tous, des deux mémoires, la divine et l'humaine, le don de la nourriture alors reçue fait que les jours ne sont plus effritements irréparables ou quotidienneté de la discorde et de la mort, mais commencement d'une création nouvelle et fraternelle. Comme l'écrivait Fernand Guimet : "L'Esprit Saint ne cesse de rendre présent pour toujours l'inoubliable nouveauté de l'Amour éternel." (4)

Enfin, le Mémorial eucharistique est une jubilation emplie d'action de grâce, portant à son plus haut point la "Beraka" d'Israël devant ce que Dieu fait. Et le Jubilé de l'an 2000 se propose comme une conscience accrue de cette jubilation dans les destinées complexes et contraires du monde.


Luc BARESTA


(1) Cardinal Lustiger : La Messe. Bayard Editions,1988.
(2) Louis Bouyer : Dictionnaire de théologie catholique, Desclée,1990.
(3) Bernard Sesboüé : Croire. Invitation à la foi catholique pour les hommes et les femmes du XXIe siècle. Droguet et Ardant,1999.
(4) Fernand Guimet, Existence et éternité, Aubier,1973.

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A TEMPS ET A CONTRETEMPS


Le temps changeLe XXe siècle a eu son temps. Le XXe siècle a même fait son temps... ou plusieurs temps. Bref, il a fait lever des temps nouveaux.

Il n'y a pas si longtemps, le temps était clair. La vie se rythmait en trois temps : l'école, le travail, la retraite. L'existence quotidienne, idem : les jours de semaine, les dimanches et fêtes, les congés. En plus, en ce temps-là, on allait répétant ces axiomes, respectés parce que venant du fin fond des temps : "Il y a un temps pour tout", "Chaque chose en son temps".

Puis, les temps changèrent. Des inventions à la chaîne, des innovations conceptuelles, des luttes sociales, des guerres, etc. créèrent un nouveau milieu humain avec nouveau paysage et nouvelles dynamiques. Le temps devint dans l'air du temps.
A temps et/ou à contretemps, Einstein, Bergson lancèrent les débats scientifiques et philosophiques sur le temps. Proust en fit le héros d'une sorte de chanson de geste. Georges Poulet alla de temps en temps, en montrant, génialement, qu'il existait autant de temps que d'écrivains et que de cultures.

Les sociologues ne perdirent pas de temps. Georges Gurvitch professa que la multiplicité des groupements humains (classes, masses, communautés, sociétés globales à structures diverses, etc.) engendrait "la multiplicité des temps sociaux". La "nouvelle histoire" se mit, de son côté, à ré-imaginer le temps. Fernand Braudel recomposa le déroulement du temps historique en trois temps : le temps de la longue durée, le temps court de l'événement et, entre les deux, le temps intermédiaire nommé temps de la conjoncture.
Managers, technocrates et organisateurs se mirent à vouloir programmer le temps. Il y eut le temps quinquennal des planificateurs, prolongé par le temps de la prospective à "horizon" de 20 à 30 ans.

Dans la logique de cette ambition de maîtriser le temps collectif, on se préoccupa des voies et moyens d'une politique du temps conciliant les impératifs de l'efficacité sociale et les aspirations des individus. Des nuées de sociologues disséquèrent le temps quotidien des uns et des autres. Tout un langage surgit : temps professionnel, plein temps, temps partiel, temps domestique, temps disponible, temps libre, temps libéré, etc.

En plus, le monde des machines inventa le temps réel ! En manière de bilan sommaire des aventures du temps, au XXe siècle, une certitude : à l'abordage de l'an 2000, aucun temps n'est plus ce qu'il était ! Le temps nouveau est arrivé.

Oui mais... plus positivement : quel temps est notre temps ? le temps dans lequel se meut notre société globale et nous avec ?
Pour prendre notre temps sur le vif, le mieux est de repérer les dynamiques dont il dérive.
En voici cinq :

- la chute de l'espoir. "Groupons-nous et demain l'internationale..." Sur cet hymne, des cortèges immenses défilèrent, mus par une foi vibrante en un temps se ruant irrésistiblement vers des lendemains-qui-chantent.

Quand vint l'heure du grand fiasco de l'espoir, se mit à vivoter un temps décapité (le mot est de Sartre, à propos de Proust) sans avenir ou à avenir dans le brouillard.

Néanmoins, par habitude, sans plus savoir ni pourquoi ni comment, on continue à valoriser les dernières modes. Ainsi, l'injure suprême d'intellos et politiciens à bout d'arguments est-elle : ringard ! Car "réactionnaire" est devenu ringard !

- passion de la vitesse. Le grand Cervantès prescrivait "de laisser du temps au temps" - oui Cervantès ! je n'erre pas ! L'esprit du XXe siècle n'en a rien cru ! Gagner du temps y a viré à l'obsession !

De là, vint le taylorisme : les courses au meilleur temps - à pied (record du 100 m. : femme : 10"49), en voiture (record du changement de pneu : 4"81) ; le franchissement du "mur du son" ; le TGV, etc. En plus, la manie directoriale d'exiger des notes contractées en une page, etc.
"Le XXe siècle a inventé un nouveau type d'homme : l'homme pressé" (Les Echos, oct. 99).
Donc :

- le temps pressé : subversion du flash et du spot. Dès l'origine, l'impératif du journal fut de tuer le temps. D'où la part faite à la "dernière nouvelle" et, de ce fait, l'émergence d'un nouveau temps. Avec les technologies audiovisuelles, se fut la ruée du flash, cette nouvelle brève et décrétée urgente, qui surgit au milieu de n'importe quel programme, privilégiant l'instantané et le haletant.

"A chaque instant, il se passe quelque chose" ! Quel inouï slogan que cette pub des Galeries Lafayette ! Comment mieux exprimer un des besoins fondamentaux de l'âme moderne ? Au temps-qui-dure, ce siècle a substitué - avec les médias, mais aussi les feux sautillants de signalisation, les horloges et montres à minutes discontinues, les rythmes musicaux, etc. - un temps sans durée continue : le temps haché.

- Le déferlement du zapping. Un proverbe édictait : "On ne peut faire deux choses à la fois". Nuançons, toutefois ! Napoléon en faisait 36 ou presque ! Qui n'est pas Napoléon, désormais ?

N'importe qui zappe en son logis, jouant des doigts sur ses multiples télécommandes (pour les écrans, pour la hi-fi). N'importe qui zappe dans la rue, à pied ou en auto ou en vélo. Car, l'irrésistible portable n'est-il pas l'une des modalités du zapping ?

"Avec une carte vidéo performante et un accès à haut débit, un fan de football peut taper un rapport urgent sur son micro-ordinateur ; répondre vite aux courriers électroniques, commander une pizza surgelée par Internet, tout en suivant sur un coin de son écran le match qu'il a attendu impatiemment toute la semaine. Vivre son temps est devenu synonyme de course contre la montre" (Le Monde 26/10/99).
Avec le zapping, un nouveau temps est arrivé : le temps vibrionnant.

- L'avènement de la flexibilité. A ce mot flexibilité, que de remous ! Le dernier cri est de s'interroger "la flexibilité est-elle anti-économique ?" Mde 7/9/99).

Comme si la flexibilité pouvait être réduite au problème des CDD (contrats à durée déterminée) et au temps partiel ou précaire. Alors que la flexibilité se glisse à l'intérieur du temps de travail - à travers les horaires à la carte -, à l'intérieur du temps de loisir - à travers la dispersion des dates et des modalités de congés.

"Face au cycle de vie tripartite et ségrégatif, la pluriactivité à tout âge... c'est un cycle de vie à la carte permettant de négocier des choix divers à tout âge (années sabbatiques, formation, etc.) et des équilibres diversifiés entre salaires, revenus sociaux et production" (Xavier Gaullier. Les temps de la vie, éd. du Seuil, 1999).

Il y a de l'utopie technocratique dans ce pronostic. Néanmoins, il esquisse un scénario plausible. Voici, dès lors, l'âge du temps glissant.
Forcément, ça prend du temps de penser au temps ! encore que j'ai tenté de faire bref - à l'excès - puissais-je ne pas vous avoir fait perdre votre temps !


René Pucheu

 


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Dossier paru dans la revue FRANCE CATHOLIQUE du 3 décembre 1999