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Créés à l’image de Dieu
par le père Denis Biju-Duval, docteur en théologie

Dans les médias, les théories de l’évolution sont souvent présentées par opposition aux textes bibliques sur la Création. Ainsi a-t-on vu se développer toute une polémique entre les “scientistes” qui pourfendent la Bible au nom des progrès scientifiques, et ceux qui, pour sauver la Bible, Parole de Dieu, refusent toute idée d’évolution. Il est vrai que durant des siècles, on ne s’était guère préoccupé de chercher des données expérimentales sur l’origine des espèces et de l’homme : en l’absence d’autres sources de connaissances, on se fiait aux descriptions du Livre de la Genèse, sans se poser d’autre question.

Aujourd’hui, la situation a changé. Comme l’écrivait récemment le Pape, « la théorie de l’évolution est plus qu’une hypothèse. […] La convergence, nullement recherchée ou provoquée, des résultats de travaux menés indépendamment les uns des autres, constitue par elle-même un argument significatif en faveur de cette théorie. » (1) Ainsi donc, vu l’absence de toute idée d’évolution dans les récits de création, on se trouve inévitablement conduit à penser qu’ils ne nous décrivent pas des faits d’ordre scientifique, historique et biologique. Cela a commencé par faire difficulté. D’un côté, les promoteurs des nouvelles théories, souvent incroyants, s’en servaient comme d’une machine de guerre contre la Bible. De l’autre côté, les croyants se sentaient attaqués. N’ayant jamais eu jusque-là de raison de douter que les descriptions bibliques de la Création fussent “scientifiques”, ils avaient des réactions de rejet. Pourtant, les choses se sont peu à peu décantées. Aujourd’hui, comme l’écrit Jean-Paul II (2), un chrétien peut sans aucunement renier la foi admettre qu’il y ait eu évolution des espèces.

Comment cela ?

Il faut déjà renoncer à la tentation “concordiste” qui voudrait voir dans le début du livre de la Genèse des descriptions physiques ou biologiques. Est-ce à dire que la Bible se trompe ? Non, mais que par elle, Dieu nous parle d’une autre manière, en fait certainement plus profonde. Déjà dans son encyclique Divino afflante spiritu (1943), le Pape Pie XII remarque que les textes bibliques sont à interpréter en fonction de leurs « genres littéraires » : une parabole, par exemple, n’est pas un récit historique. Ainsi, comme l’écrit Pie XII en 1950 dans une autre encyclique, Humani generis, le genre littéraire des récits de création n’oblige pas à considérer que le premier homme a été créé historiquement par Dieu à partir de la glaise. De fait, ce peut être une image, signifiant que l’homme est corporellement “de la même matière” que le monde, et cela n’est pas incompatible avec le fait qu’il provienne physiquement du règne animal.

À un moment, Dieu a donné une âme

Pourtant, on ne pourra jamais dire que l’homme n’est qu’un sous-produit de l’évolution, ou qu’un singe amélioré : il est appelé personnellement par Dieu à l’existence et à la vie éternelle ; pour Lui répondre, il a une intelligence et une liberté qui dépassent radicalement le comportement instinctif de l’animal. C’est pourquoi la foi nous enseigne que tout être humain reçoit son âme directement de Dieu. Et cela n’est possible que “d’un coup”. Il est certes scientifiquement à peu près certain que le corps humain provient de l’évolution biologique. Mais le passage de l’animal à l’homme n’a pas pu être graduel : à un moment précis, Dieu a donné une âme humaine à un organisme d’origine animale. Avant ce moment, on avait peut-être un corps biologiquement très proche du corps humain, peut-être même appelé homo par les paléontologues : mais sans âme humaine, c’était du “100 % pur animal”. Après ce moment, on avait un corps ressemblant encore par plusieurs traits à celui d’un singe : mais avec l’âme reçue de Dieu, c’était devenu du “100 % humain”.

L’Église nous enseigne aussi que la condition commune de l’humanité, pécheresse et sauvée par Jésus-Christ, nouvel Adam, suppose notre descendance d’un premier couple humain : ayant refusé l’amitié divine originelle qu’ils avaient mission de nous transmettre, nos premiers ancêtres nous ont légué une humanité blessée par la souffrance et la mort parce qu’en manque de la grâce de Dieu. C’est en Jésus mort et ressuscité pour nous qu’est désormais offerte en héritage à tous les hommes la vie éternelle d’enfants de Dieu. Cette doctrine n’est pas compatible avec l’hypothèse dite “polygéniste” : l’idée que l’humanité descendrait de plusieurs couples humains en divers points du globe. D’un point de vue scientifique, cette hypothèse avait le vent en poupe dans les années 50, et beaucoup y voyaient une remise en cause du péché originel. Depuis, les progrès des sciences génétiques ont redonné force à l’idée que nous proviendrions d’un couple unique. Il est vrai que les données sur cette question demeurent fragmentaires, et les sciences devront sans doute en rester au stade de conjectures plus ou moins probables. L’Église n’a pas besoin de plus pour maintenir son enseignement, et elle le fait d’autant plus volontiers que le polygénisme a souvent servi à justifier “scientifiquement” le racisme : si les hommes provenaient de différentes souches, ne pourrait-on pas parler comme les nazis de races supérieures et de races inférieures ? Notre descendance d’un couple unique coupe l’herbe sous le pied de ces idéologies, et montre que tous les hommes sont frères.

Harmonies entre Révélation et évolution

Ainsi donc, l’évolution est compatible avec la foi. En y réfléchissant plus profondément, osons dire plus : entre le projet créateur et sauveur de Dieu et l’évolution ainsi interprétée, il existe des harmonies inattendues mais finalement très belles. En effet, la Révélation nous apprend que l’œuvre de Dieu pour les hommes s’est déployée progressivement, au fil de l’histoire du salut. Dieu s’y est manifesté comme Providence. Il s’est servi de tous les événements, même de ceux qu’Il ne désirait pas (les péchés), pour acheminer l’histoire vers les temps de maturité où Il pourrait intervenir en étant accueilli : d’abord d’Adam à Abraham à qui Il apprit la foi ; puis d’Abraham à Moïse à qui Il révéla sa Loi ; mais surtout, d’Ève à Marie, en qui Il s’est préparé un cœur immaculé, prêt à dire oui à la venue du Fils de Dieu.

De la part de Dieu, cette “manière d’agir” peut être retrouvée dans l’évolution, si on la comprend chrétiennement. L’évolution est, elle aussi, une longue histoire, l’histoire de la vie. En elle aussi, on trouve tout un cheminement fait d’épisodes de mort, mais aussi de maturations et de progrès. Si Dieu a pu conduire providentiellement l’histoire du salut, n’a-t-Il pu faire de même pour l’histoire de la vie : à travers ses progrès et ses échecs, la mener jusqu’à ce temps de maturité où Il pourrait intervenir pour créer un couple humain à partir d’une lignée animale ? Ainsi, l’évolution nous révélerait pour l’histoire de la vie la même “manière d’agir” de Dieu que pour l’histoire du salut : intervenir dans sa création non pas brutalement, mais après de longs préparatifs dans lesquels Il conduit ses créatures à collaborer avec Lui. Dans le fond, si comme nous le dit saint Paul, le Christ est le Nouvel Adam (3), est-il étonnant que l’apparition d’Adam au sein d’une lignée animale ressemble un peu à l’apparition du Christ au sein d’une lignée humaine ? Si telle fut son œuvre, rendons gloire au Seigneur pour son étonnante Sagesse !


(1) Jean Paul II, Message à l’Académie pontificale des Sciences, in Osservatore Romano (24/10/96) ; repris in Documentation Catholique, n° 2148 (1996), 951-953.
(2) ibid.
(3) Cf. Rm 5, 12-21 ; 1Co 15, 45.

Ce texte est issu du numéro 142 de la revue Il est Vivant!