Françoise aux mains coupées
Conte de la Forêt de Duault,

Par Roland Hersart de La Villemarqué,
d’après un récit de M. Mahé, de Kerscouat.
Texte établi par Hervé Catta, selon les souhaits de l’auteur.

 

 

 

Avant propos, de Roland HDLV.
“ Cette Légende Bretonne (au titre réel inconnu) venant des C. du N. m’a été contée par le Père Mahé du village de Kerscouat. Peut être a-t-elle été recueillie déjà, qu’importe, je la note la trouvant jolie. ”


Dessin de Robida
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     Voici déjà des siècles et des siècles existait au pays de chez nous une famille si pauvre qu’elle ne parvenait à nourrir ses enfants tellement ils étaient nombreux. La mère, ne sachant plus à quel saint se vouer, en prit deux et les emmena loin en forêt, une charmante fillette de sept ans et son frère âgé de cinq, afin de les y abandonner. Les petits se sentant fatigués s’endormirent sur la mousse à l’ombre des grands arbres. Alors la pauvresse après les avoir embrassés s’en fut tristement.
     On a beau bien dormir lorsqu’on est jeune le réveil se produit avec un nouveau besoin de mouvement. La petite fille reprit la première ses sens, tout étonnée de ne voir sa maman. Désireuse de trouver un gîte autre qu’à l’auberge de la belle étoile en sa qualité d’aînée secoua doucement son cadet. Vu que la nuit s’approchait, là compère loup risquait de les croquer.
     Les pauvrets, souvent la larme à l’œil, marchèrent, marchèrent, poussés par la peur. Enfin à la lisière des bois ils aperçurent un manoir avec une tour au toit pointu, et une autre en forme de poivrière accolée à son côté sur lesquelles étaient huchés chouettes, hiboux et autres oiseaux. L’architecture les intéressait peu, mais un lit beaucoup.
     Les délaissés frappèrent à la porte comme chien timide y eut gratté. Une femme longue, sèche, à nez crochu et dents extra pointues ouvrit. Les enfants lui expliquèrent très poliment l’objet de leur visite. La mégère, les trouvant gentils, surtout de chair aussi tendre que cochon de lait, consentit à les nicher avec ses deux marmots juste du même âge. Mais afin d’éviter toute confusion elle les plaça par-devant, tournés dans le sens opposé aux siens, et prit de plus la précaution de les transformer en petits Saint Jean.
     Cela fait la bonne femme éteignit sa chandelle de résine puis remisa sa carcasse non rembourrée au fond d’un lit clos, ne tardant pas à s’endormir du sommeil que certes mérite une attentive ménagère qui a assuré pour son retour le repas de son homme.
     Lorsqu’elle ronfla mieux que la machine à battre, les deux petits nouveaux, inquiets, ou plutôt protégés par une Fée bienfaisante, se mirent en devoir sans bruit de dépouiller leurs camarades de repos de leurs vêtements, leur donnant “ en pour ” une sainte nudité, plus la place qu’ils occupaient.
     Vers minuit rentra l’époux de la sorcière, qui était l’ogre de la contrée. Il alla à tâtons inspecter son garde manger spécial. Heureux, il sentit grouiller sous sa main, tels en un poulailler des chapons dodus, un duo d’être humains tout à fait de son goût. Pas d’erreur admissible, sa bourgeoise avait aimablement pensé à lui. Il tordit le cou à la bonne volaille, après quoi la prépara afin de la mettre à la broche et la manger avec délices (et ogre).
     Le lendemain matin la ménagère ordonna à sa nouvelle fille adoptive sans qu’elle s’en douta, car elle ne regardait jamais sa fille, d’aller “ crir ” (quérir) de l’eau pour laver la salle. La petite emporta un lourd seau pour le remplir à un puits assez éloigné. Rendue là, elle trouva une vieille courbée, cassée, qui connaissait les maléfices de ce méchant couple carnassier habitant le manoir.

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