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Sommaire Breton
Un sorcier de Loyat

 

 

    La ville de Ploërmel ne présente au voyageur qu’un seul monument qui puisse l’intéresser, c’est l’église… La campagne qui entoure cette petite cité ne lui offre qu'un site qui puisse le charmer : c’est la chaussée des Grands-Moulins.... : Mais aussi, combien son église est intéressante ! mais aussi combien le site que je te signale est séduisant !
    Tu connais Ploërmel, mon bon ami ; quittons-le donc...Engageons-nous sur la route de la Trinité-Porhoët pour nous rendre aux Grands-Moulins ; là, reposons nous au pied de ce coteau rocheux couronné d'arbres et de ruines; écoutons derrière nous, dans la vallée profonde, bouillonner les eaux impatientes que tourmentent des roues d'usines ; contemplons devant nous ce beau lac au fond duquel pointe, à droite, un clocher élégant, s'élève à gauche un imposant château.
     Comme on est bien en ce lieu pour regarder et admirer, n'est-ce pas ? Comme on y est bien pour sentir et rêver ! Ici, l'inspiration visiterait l'artiste ; ici le poète exalté dirait avec Racan :
« Et sur l'argent du lac les arbres du rivage
Réfléchissent leur ombre et leur luxe sauvage... »
Mais ce n'est ni pour rêver, ni pour peindre, ni pour
chanter que je t'ai conduit à l'Etang-au-Duc; c'est pour
te conter une histoire, c'est pour te montrer les lieux
où je l'ai recueillie.
     Vois, au nord de la vaste pièce d'eau qui dort sous nos yeux, ces bois, ces coteaux, ces landes, ces champs et ces prairies, ils forment le territoire de Loyat. Nous sommes ici en Taupont, qui s'étend à l'ouest et au sud. Les habitants de ces communes riveraines ont la réputation, légitime ou non, d'être d'humeur et d'esprit opposés ; aussi ont-ils reçu, dans le pays galo, deux épithètes bien différentes. et qui marquent bien que les premiers sont plus actifs et surtout plus avisés que les seconds; car on dit « les Sorciers de Loyat » comme on dit « les Licois de Taupont ».
Tu veux l'explication d'un mot, je te la donne : -
Tout garçon dégoûté, apathique, est appelé « Licois », qu'il soit ou non de Taupont; toute fille nonchalante et bégueule est traitée de Licoise. Maintenant que nous nous entendons sur les mots, passons aux choses... Voici mon histoire :
- « Il y avait une fois, au village de Labertois, en Loyat, un garçon nommé Grillon, qui n'était jamais sorti de sa commune. Mais qui n’était ni moins avisé, ni moins ambitieux pour ça. Trois motifs sérieux lui
Faisaient désirer la fortune: Le premier pour avoir ses aises, il était paresseux ; le second, pour bien manger, il était gourmand ; le troisime pour se donner de1'importance, il était vaniteux. Sur son lit de balle, il rêvait de couettes d'édredon, aux coussins de velours ; sous son chapeau de paille et sa veste de drap de Josselin, il enviait le feutre à plume et l'habit d'Elbeuf; et tout en mangeant des galettes au lait aigre, l'eau lui venait à la bouche en pensant aux poulardes dodues , aux dindes farcies que l’on servait, disait son curé, aux grands seigneurs et aux riches bourgeois.
    Vouloir, c'est bien; mais pouvoir c'est mieux ; et ici, quoi qu'en dise le proverbe, le mieux est loin d'être l'ennemi du bien ; aussi Grillon se mettait l'esprit à la torture pour arriver à satisfaire ses trois péchés capitaux. Enfin, à. force de se creuser la cervelle et de se presser le front, la lumière en jaillit, et il s'écria, en faisant un bond de joie : -" Parbleu, je suis de Loyat., donc je suis sorcier !… ce n'est pas la mer à boire que d'être sorcier ! que faut-il pour ça? De l'aplomb, encore de l'aplomb, toujours de l'aplomb !…Eh bien ! j'en ai de l'aplomb, et si je n'en ai pas assez, je m'en donnerai plus ; ça ne coûte rien. D'ailleurs, si je ne réussis pas, qu'est-ce que je risque? Quelques coups de bâtons, voilà tout.... Ça fait mal, je le sais bien ; mais on n'en meurt pas, et si je réussis ! Oh ! si je réussis, ma fortune est faite, et alors, en avant les petits pâtés, les lits de plume et les habits brodés..... Il ne s'agit plus que de savoir où je ferai mes débuts..... Dans les villes? Mais les bourgeois sont bien rusés !.... Dans les campagnes? Peuh1 les paysans sont bien serrés ....
Bah ! dit-il après un moment d'hésitation, je me lance chez les Licois de Taupont ; il y a plus d'un château dans cette commune, -et je jouerai bien de guignon si je n'y fais pas mes petites affaires. .
Aussitôt son projet arrêté, Grillon se mit en route et fit son entrée dans le monde par la porte du premier cabaret qu'il rencontra sur son chemin. Là, il apprit que la dame d'un château voisin promettait une riche récompense à celui qui lui remettrait une bague à diamants qu'elle avait perdue. Parbleu, voilà bien mon affaire, se dit Grillon, beaucoup à gagner et peu de risques à courir, car le seigneur est à la cour du duc..... Je ne sais pas un mot de la bague, c'est vrai ; mais il est un Dieu pour les ivrognes, il est un démon pour les sorciers, et je tente l'aventure...... Grillon alors court au château, se fait présenter à la noble dame et lui dit : - " J'ai appris, Madame, que vous aviez perdu une bague de grand prix à laquelle vous teniez beaucoup : comme je suis sorcier, je me fais fort de la retrouver ; pour cela, je vous demande trois jours, et pendant ces trois jours, je logerai au château, où je veux être nourri à bouche que veux-tu ". -" J'accepte vos conditions, monsieur le sorcier, dit la dame; et si vous me rendez mon bijou, je vous récompenserai généreusement . En attendant, je mets à votre disposition tous mes serviteurs ".
     Grillon, bien installé, pensa de suite à son dîner et commanda au chef d'office un menu des plus délicats. A la fin du repas, Grillon se renversa. dans son fauteuil , et, plein de satisfaction, il s'écria, encroisant doucement les mains sur son estomac : " Ah !!! en voilà un de pris !... " ( Il pensait aux trois dîners qu'il avait à faire et le gourmand les comptait). Cette exclamation si simple eut un résultat auquel Grillon ne s'attendait pas ; le garçon qui le servait pâlit affreusement et disparut incontinent.... - " Ouais ! se dit-il, qu'est-ce ceci ? Et pourquoi ce garçon se trouble-t-il ainsi ?... Il y a là un mystère que je dois connaître ; eh bien ! j'y songerai ".
     Il y avait effectivement mystère, car trois domestiques du château s'étaient entendus pour dérober la bague et le garçon qui avait servi Grillon venait de courir vers ses complices, pour leur dire : - " Alerte ! mes amis , nous sommes découverts ; le satané sorcier vient de me crier : " en voilà un de pris "- " Bah ! bah ! dit l'un des voleurs, il a dit cela comme il eût dit autre chose. Je le servirai demain à mon tour, et nous verrons ".
     Le lendemain, après un second repas, plus copieux encore que le premier ( l'appétit lui venait en mangeant ) , Grillon s'enfonça avec béatitude dans ses coussins, en soupirant : - " Ah !!! en voilà deux de pris !... " Et comme la veille il vit le domestique se retirer tout bouleversé :
-" Diable ! se dit-il, l'affaire se complique, tout le monde ici s'est donc fait voleur de bague ? Du reste, attendons, j'ai encore un jour, et tout s'éclaircira ".
      En quittant le sorcier, le second domestique avait rejoint ses deux camarades et leur avait dit : - " Plus de doute cette fois, ce damné sorcier connaît notre affaire, et nous sommes perdus " ! - " Eh bien! Dit le chef d'office, je le servirai moi-même demain, et j'agirai avec lui suivant les circonstances ".
      Le troisième jour, le cuisinier servit lui-même Grillon, et comme à la fin du repas il s'écriait encore : -" Ah !!! les voilà pris tous trois ! ".Le voleur tomba à ses pieds et lui dit en gémissant : - " Eh bien ! oui, monsieur le sorcier, nous sommes pris et bien pris !mais ne nous perdez pas, voici la bague, faites en ce que vous voudrez ". -" Ah ! ah ! dit Grillon, vous voyez, mon ami, que je suis un fameux sorcier, et que les voleurs n'ont pas beau jeu avec moi... Cependant , en faveur des bons petits plats que vous m'avez servis, je veux, bien vous sauver de la corde que vous avez méritée... Mais écoutez-moi bien : faites avaler cette bague, dans une boulette, au dindon blanc à queue noire que j'ai remarqué dans la basse-cour, et je cacherai votre larcin à votre maîtresse ".
      Ce qui fut dit fut fait, et aussitôt Grillon, admis en la présence de la châtelaine, lui dit en s'essuyant le front : -" Votre affaire, madame, m'a donné un mal affreux ; mais, grâce à ma sorcellerie, j'ai découvert que votre dindon blanc s'était permis d'avaler votre bague, un jour que, pour vous laver les mains, vous l'aviez déposée près de vous dans la cour. Que l'on tue l'animal, et la bague vous sera rendue ".
      Quoique parfaitement innocent, le dindon blanc fut le dindon de l'affaire, et comme l'avait annoncé Grillon, le bijou fut trouvé dans son jabot. La réputation de Grillon était assurée et sa fortune commença, car la dame reconnaissante fit compter une grosse somme et daigna même l'inviter à sa table pour lui faire goûter le dindon convaincu de vol, et aussi pour1e présenter à son directeur, qui ne voulait pas croire aux sorciers.


      Grillon accepta gracieusement l'invitation de la châtelaine, mais voilà qu'au moment où l'on se mettait à table, la fille de confiance entre au salon tout effarée Et s'écrie : -" Madame, madame, votre époux est arrivé et descend de cheval dans la cour … " - " Ah mon Dieu ! ", s'exclama la châtelaine émue, " que va-t-il arriver de tout ceci ? Mon seigneur et maître sont jalouse tomme un tigre, et s'il trouve ici dîner et compagnie, il va faire une scène épouvantable et peut-être pis ! Ah ! Mon cher sorcier, je n'ai d'espoir qu'en vous, tirez-nous d'embarras mon révérend directeur et moi... " - " Ne vous troublez pas, madame ", dit Grillon ; cachons vite le dîner dans le foyer et le moine sous la table. Quand votre époux sera ici, servez-lui maigre chère et annoncez-lui ma présence au château; je me charge du reste..... "

      Dix minutes plus tard, le châtelain était à table, en face de quelques oeufs durs auxquels il faisait la grimace, et sa dame lui disait : " A propos, mon ami, nous avons au château un sorcier qui, par sa science, a découvert qu'un de nos dindons avait avalé ma bague à diamants que je croyais perdue ". - " Diable, c'est bien heureux, dit le seigneur. Ainsi, ma toute -belle, tu crois aux sorciers? je ne te savais pas de cette force Là ! " - " Ah! Monseigneur, dit la dame, je crois, parce que j'ai vu ". - " Parbleu !, dit le châtelain, je ne suis pas curieux; mais j'avoue que je ne serais pas fâché de voir, une bonne fois dans ma vie, un vrai sorcier : fais-moi donc venir le tien. "
      Aussitôt Grillon parut, sans même avoir été mandé: Il était aux écoutes. " Monseigneur, dit-il, vous désirez me voir : que puis -je pour votre service ? " -" Parbleu, dit le châtelain, puisque tu es sorcier, mon garçon, tu devrais bien me changer ce mauvais dîner pour un bon... "
- " Soit, Monseigneur, dit Grillon ; je vais de suite vous en faire descendre un par la cheminée ! " Et, enlevant la carrée qui fermait le foyer, il fit voir au seigneur ébahi l'excellent repas que son arrivée avait interrompu. " Tiens, tiens !... fit le châtelain ; mais ce n'est pas bête du tout, ce tour là et puisque tu viens de servir un hon dîner, eh bien, tu en prendras ta part... Allons, assieds- toi près de moi, et causons ".
- " Je parie, monseigneur, dit Grillon, que vous ne croyez pas encore à ma science ? Mais, si je vous faisais voir que le diable est à ma disposition, y croiriez-vous ? "
-" Eh ! eh ! peut être, dit le châtelain ; mais voyons toujours... "
- " Sous quelle forme voulez-vous qu'il paraisse ici ? dit Grillon. En colonne de feu ?... "
-" Non, non, dit le seigneur ; il brûlerait mon château ".
- " Voulez - vous le voir avec sa queue et ses cornes ? " reprit le sorcier.
- " Pas plus, s'écria le seigneur : j'ai horreur des cornes... "
- " Eh bien, en moine ? Voulez vous ? " - " En moine soit ! "
" Attention alors ! " s'écria Grillon, qui aussitôt allongea un grand coup de pied sous la table. Le moine, enchanté de l'occasion qui lui était offerte de quitter sa position incommode, se leva lestement, traversa la chambre et disparut.
..._" Ah ça ! mais, s'écria le seigneur châtelain; je commence à croire que tu es vraiment sorcier ; et pour en être entièrement convaincu, je n'exige plus qu'une épreuve ; mais cette épreuve sera décisive : attends-moi donc, et je suis à toi dans un instant… "
     Au bout de quelques minutes, qui parurent un siècle à Grillon, le châtelain rentra, portant en main deux plats d'étain renversés l'un sur l'autre :
" Allons, maître sorcier, dit-il, il y à 4,000 écus pour toi, si tu devines ce qu'il y a entre ces plats, ou cent coups de bâton, si tu ne devines pas. "
     Le cas était grave, et le pauvre sorcier cherchait à percer du regard le plat d'étain, qui malheureusement n'était point transparent. Il se sentit perdu, et, la sueur au front, il s'écria : " Ah ! pauvre Grillon, te voilà pris !!! "
-" Les 1.000 écus sont à toi, dit le châtelain, et je suis prêt à signer ton diplôme de sorcier, car c'est bien un grillon : vois toi même… " Et il leva le plat qui cachait l'homonyme du sorcier.
     Rien ne pourrait rendre la joie de Grillon qui se hâta, crainte de revers, de quitter. le château témoin de sa gloire ; mais la renommée de ses hauts faits le suivit, et la fortune vint à lui, car il ne fut bruit partout que du sorcier de Loyat!!!

Alfred Fouquet