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Sommaire Breton
Le poignard du chemineau

 

 

   Il faisait ce jour,là un vrai ciel de printemps. Sur le Blavet la brise courait chaude et caressante. Sur la colline du Castennec ( 1 ) il y avait des vols d'alouettes, de gracieuses théories d'hirondelles qui se poursuivaient gaiement dans l'azur, et, dans chaque bouquet d'arbres, les oiseaux en concert chantaient les matines du bon Dieu. Le soleil du firmament souriait au renouveau et la multitude innombrable des êtres disait à sa manière la joie d'aimer.
   À cette heure cependant, sur la route qui dévale des hauteurs rocheuses de Guern à la profonde dépression dans laquelle le village de Saint-Nicolas-des-Eaux abrite ses maisons rustiques, un homme cheminait, dont le coeur en vérité n'était pas à la fête de la nature.
Pantalon de velours usé aux jambes, sur le dos une veste de coton bleue percée aux coudes, sur la tête une casquette crasseuse dont la visière pendait à la débandade, il avait des allures de trimardeur.
   Son visage sur lequel la fatigue, le chagrin et sans doute le vice avaient creusé de profonds sillons, sa barbe hérissée comme un buisson d'ajoncs lui donnaient un aspect rude et dur. Il y avait, dans ses traits amaigris et tirés, de la détresse, dans ses yeux, une lumière sombre qui trahissait une âme aigrie.

Ce n'était pas un homme heureux en effet, loin de là, que le pauvre Guillaume Lonvil et il avait quelque raison de croire que le sort avait accordé part plus belle à d'autres.
Combien loin le jour où il était parti par cette même route, et par un temps semblable, à la conquête... de la fortune. Tout son bagage était contenu dans un paquet au bout d'un bâton; mais il avait vingt ans, de la force plein les bras, de l'espérance plein la tête et beaucoup de confiance en lui-même.
   À son cou, sa mère avait suspendu une médaille de Sainte, Anne et une autre de Notre-Dame de Quelven, en murmurant :
" Aime les toujours ! "
" N'oublie jamais ta Bretagne, lui avait recommandé son père, et reviens au vieux nid, quand tu te sentiras le cœur étreint par le mal du pays ! "
   Hélas ! Il avait eu bien souci des recommandations des parents. Quand il fut dans ce Paris séducteur qui attire les émigrés, comme la lumière du phare perfide fait les oiseaux migrateurs, adieu pratiques chrétiennes, adieu le souvenir de la Bretagne. Peu à peu à travers la distance et les années de séparation, les doux yeux de sa mère et le visage grave de son père s'effacèrent de sa mémoire. C'est à peine s'il eut un faible regret, lorsqu'il apprit que le chagrin les avait terrassés tous deux et qu'ils s'en étaient allés là-haut prier Dieu pour lui.
Les mauvaises fréquentations achevèrent sa perte. Au bal de barrières le dimanche, dans les tavernes chaque jour de la semaine, il déserta le travail et contracta les pires habitudes. Le jeune gars breton qui, à vingt ans, partait avec ses deux médailles de Sainte-Anne et de Notre-Dame de Quelven était devenu maintenant le compagnon d'aventures des plus redoutables escarpes.
Il y a néanmoins, dès ici-bas, une justice immanente dont la main s'appesantit lourdement sur la tête des criminels. Guillaume Lonvil ne tarda guère à subir ses arrêts.

   Il faut d'abord vivre, et quand on n'a pas le courage de demander son argent au travail de chaque jour, on finit par avoir l'audace de le prendre dans la poche d'autrui.
Le premier pas du trimardeur dans la voie du mal avait été un vol. La prison en avait été la sanction. Il dut fuir la capitale; il abandonna lâchement femme et enfants, et alors se multiplièrent fautes et condamnations. Il ne connut plus d'autres logis que les maisons d'arrêt des diverses villes de France. À chaque détour du chemin une illusion s'envolait, son coeur se gonflait d'amertume, la nuit de la désespérance descendait de plus en plus sur lui. Sa détresse était celle du naufragé qui se débat contre la tempête.

   À la fin il n'y put tenir. Petit à petit une idée naquit dans son cerveau qui devint très obsédante, l'idée de retourner au pays natal. Il retrouva en son esprit l'humble ferme où il avait vécu ses tendres années, le troupeau qu'il avait conduit au pâturage, les champs où il avait moissonné et par-dessus tout les visages aimés des deux vénérables paysans qu'étaient son père et sa mère : " J'irai, s'écria-t-il, et je reverrai la maison des miens. On y est pauvre, mais l'air qu'on y respire est pur. Puissé-je y rencontrer la paix de la conscience ! "
Aussitôt il jeta sur son épaule la besace qui renfermait ses misérables vêtements, et, le cœur léger, il reprit la route de la Bretagne.

   Il arrivait au pays en la saison de Pâques fleuries, en ce beau jour du réveil de la nature.
En d'autres temps la magnificence du spectacle dont on jouissait du sommet du Castennec aurait sollicité son attention; au bas, le Blavet dont le clair ruban se déroulait avec sa bordure de prés verts, parmi les hauteurs revêtues de rochers éboulés et de tailles sombres; devant lui le vaste plateau raviné, sur lequel poiriers et pommiers, dans leur parure de fête, fleuraient bon la fleur de mai, et d'où émergeaient fièrement, dans le feuillage, les flèches élancées de Saint-Nicodème et de Pluméliau (2).

   Aujourd'hui son esprit était ailleurs. À flots pressés, au contact de la terre natale, les souvenirs de sa vie tourmentée montaient à son esprit. Était-il le même homme qui avait jadis vécu en ces lieux, lui, le déclassé ? Oui, vraiment, et il lui semblait que cette seule pensée contribuait à l'irriter encore davantage.

   " Hé ! le chemineau, lui criaient les travailleurs occupés au sarclage dans les blés en herbe, tu as de la chance de te payer une promenade par le beau temps. Viens donc nous donner un coup de main. Tu ne dois pas être si pressé d'arriver au bout de ta route ".

   Et les mauvaises plaisanteries et les quolibets de pleuvoir sur son dos. Jusqu'aux chiens qui dormaient près des fossés et qui se réveillaient pour aboyer après ses chausses. Sombre et farouche, sans même prendre la peine de répondre, Guillaume continuait d'avancer. Était-il donc un proscrit, un objet de risée jusque dans son propre pays ?

   Il débouchait en ce moment à l'issue d'un chemin creux, auprès duquel une ferme isolée se dressait, avec ses murs de grosses pierres mal équarries et son toit de chaume épais. La faim commençait à lui tenailler les entrailles et il n'avait pas un sou vaillant.
" Peut-être, se dit-il, qu'en leur demandant un morceau de pain, au nom de Dieu, n'auront-ils pas la cruauté de me le refuser. De mon temps le pauvre était toujours bien accueilli en ce pays ".
Sur la pointe des pieds il s'approcha de l'habitation. Une sorte de crainte et aussi de fausse honte retenaient ses pas. Il s'arrêta un moment pour écouter. Pas un bruit à l'intérieur, sinon une voix de femme qui doucement chantait une berceuse, pour endormir son petit :

         " Me mes me ur brerig bihan, ho (bis )
           a vord ur vatimant
           e lan lir
           a vord ur vatimant"

         "Mar da mem brer bihan d'er ger, ho
           me vo me damouzel
           e lan lir
           me vo me damouzel ".

         " Moi, j'ai un tout petit frère
           à bord d'un bâtiment
           et lan lire
           à bord d'un bâtiment

        " Si mon petit frère s'en revient chez nous,
          Moi je serai demoiselle
          et lan lire
          moi je serai demoiselle ".

   Il s'approcha davantage et mit 1'oeil au trou de la serrure. Il eut peine à réprimer un cri de surprise. Un enfant sur ses genoux, la tête contre sa poitrine, la femme alignait sur la table des piles de louis d'or et de pièces de cent sous et n'interrompait sa chanson que pour compter : un franc, dix francs, vingt francs, etc. Elle avait profité de l'absence de tout le montre pour retirer de l'armoire la grosse bourse en toile où son mari avait enfermé la somme qu'il avait retirée de la vente de ses boeufs et ce lui était un bonheur d'évaluer son trésor qui devait lui servir à payer sa ferme.

    La vue de cet argent et de cet or, qui avaient dans les mains de la paysanne des reflets séducteurs bouleversa l'âme du gueux. La bête féroce qui sommeillait en lui se réveilla. D'une main fiévreuse il souleva le loquet de la porte, bondit en avant et saisit la femme à la gorge, en criant : " la bourse ou la vie " !

   Instinctivement la fermière voulut cacher louis et pièces de cent sous. Il était trop tard : " la bourse ou la vie " ! hurlait la voix, et de sa ceinture Guillaume Lonvil retirait un énorme couteau à cran d'arrêt qu'il brandissait au-dessus de la tête de sa victime.

- " Au secours ! au secours ! grâce " ! implora celle-ci.
- " une fois la bourse ou la vie, et pas un mot " ! répéta le chemineau et déjà la main armée s'abaissait pour frapper, lorsque tout à coup l'enfant qui dormait sur les genoux de sa mère se réveilla, ouvrit de grands yeux, se mit à sourire au vagabond, en lui tendant les bras et en bégayant : " tatad " ! (pépère ! ).

   La foudre serait tombée aux pieds de ce dernier qu'il n'aurait pas été plus saisi. C'était la première fois depuis longtemps, dans sa vie d'aventure, qu'il recueillait un sourire. Ce simple mot de tatad prononcé par les lèvres d'un innocent l'avait remué jusqu'aux entrailles, en lui rappelant qu'il fut père lui aussi. Pour atteindre la mère, il fallait frapper l'enfant. Il n'en eut pas le courage. " Eh bien non ! s'écria-t-il, en jetant son poignard par la fenêtre, gueux je vivrai, s'il le faut, toujours, mais en assassin, jamais. Garde ton trésor et ta vie, femme, ton petit t'a sauvée ! "

   Et il sortit et l'estomac tiraillé par la faim, le coeur content, il reprit sa course de vagabond, durant que le soleil de mai brillait encore plus éclatant dans le firmament, que le Blavet continuait sa course paisible au pied du Castennec et que les oiseaux chantaient sur le bord de leurs nids, dans les bocages, l'alléluia de Pâques.

Abbé François Cadic

Recueilli par M. Morvan, de Pluméliau.

( 1 ) La colline du Castennec est une hauteur abrupte, semée de rochers et de landes qui surplombe le Blavet, devant le village de Saint-Nicolas des Eaux en Pluméliau.

Bibliographie: On trouve aujourd'hui une excellente réédition des contes et légendes de l'abbé Cadic, avec des notes critiques par Fañch Postic: "Contes et légendes de Bretagne", Les récits légendaires. Editions Terrre de Brume-Presses Universitaires de Rennes.